L'hibiscus, ou la fleur qui refuse de se faner
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Il y a une fleur qui pousse partout en Haïti. Sur le bord des routes, dans les cours, contre les murs écaillés des maisons. On ne la plante pas toujours. Elle arrive.
L'hibiscus s'ouvre le matin, éclatant, presque insolent de couleur. Et le soir, il se referme. Le lendemain, une autre fleur s'ouvre à sa place. Elle ne dure qu'un jour, et pourtant l'arbuste, lui, fleurit sans fin. C'est une leçon qu'on ne m'a jamais formulée en mots, mais que j'ai comprise en la regardant : ce qui compte n'est pas de durer éternellement. C'est de revenir, chaque matin, avec le même éclat.
Chez nous, on l'appelle choublak. Les femmes en glissaient dans leurs cheveux avant les fêtes. On en faisait des tisanes rouges, acidulées, qu'on buvait glacées quand la chaleur devenait insupportable. Les grands-mères en connaissaient les usages sans avoir jamais lu un livre de botanique — elles savaient, tout simplement, parce que leurs mères savaient.
Ce savoir-là ne s'écrit pas. Il se transmet dans un geste, dans une odeur, dans une main qui montre.
C'est exactement ce qui m'a manqué quand j'ai grandi loin de cette terre. Pas les produits, pas les conseils des magazines. Ce qui m'a manqué, c'est cette transmission silencieuse : quelqu'un qui prend ta main et te dit voici ce que tu es, voici comment on prend soin de ce que tu es.
Beaucoup de femmes ont grandi avec ce vide. On leur a appris à se comparer, à corriger, à dissimuler. Rarement à comprendre. Rarement à célébrer.
Alors j'ai choisi l'hibiscus comme signe.
Parce qu'il est d'Haïti, et qu'Haïti est ma racine. Parce qu'il est beau sans permission — il ne demande à personne l'autorisation de fleurir. Et parce qu'il ne s'accroche pas : il donne tout, il se ferme, il recommence. Il y a dans cette fleur une manière d'exister qui ressemble à celles que j'aimerais que nous soyons toutes. Pleines. Renouvelées. Fidèles à nous-mêmes, sans négociation.
Haïti traverse des jours difficiles. Je ne l'écris pas pour l'oublier ni pour le romancer. Je l'écris parce que la fierté n'a jamais empêché la lucidité — et parce qu'une terre qui a donné au monde des poètes, des peintres, des femmes debout et la première république noire de l'histoire n'a pas à être réduite à ce qu'elle endure.
Il y a l'histoire qu'on subit. Et il y a celle qu'on transmet.
Cette fleur, je la porte. Non comme un décor, mais comme une mémoire. Elle dit d'où je viens et pour qui je construis : pour toutes celles à qui l'on n'a jamais appris à se regarder avec tendresse.
Et si l'hibiscus s'ouvre chaque matin, sans se demander s'il en a le droit, peut-être que nous le pouvons aussi.