Laétitia MOJA Origins, "Créer pour raconter, transmettre et révéler"

Laétitia MOJA Origins, "Créer pour raconter, transmettre et révéler"

Laétitia Lanneau, fondatrice de MOJA Origins
Laétitia Lanneau, fondatrice de MOJA Origins

« J'avais besoin d'un espace où je pouvais être pleinement moi-même. »

Styliste et fondatrice de MOJA Origins, Laétitia Lanneau ne crée pas des vêtements. Elle compose avec la mémoire, l'héritage et les histoires que chacune porte en elle. Rencontre.


Black is Magic

Avant de parler de vos créations, j'aimerais revenir au commencement. D'où vous vient cette envie de créer ?

Je crois qu'elle est née d'un besoin profond de m'exprimer.

Lorsque j'étais enfant, l'absence de mon père a laissé un vide. Très jeune, j'ai commencé à écrire. J'avais sept ou huit ans et je remplissais déjà des cahiers de petites histoires. Puis sont venues la danse, la musique… Chaque forme d'art me permettait d'exprimer quelque chose que je ne savais pas toujours dire autrement.

La création textile est arrivée bien plus tard, il y a une quinzaine d'années. À cette époque, je n'avais pas le projet de créer une marque. Je plantais simplement une graine, sans ima

giner qu'elle grandirait un jour.

Avec le recul, je comprends que cette envie était déjà là depuis longtemps. Il y avait aussi une autre réalité. Le regard de la société.

En tant que femme noire, j'ai souvent eu le sentiment que ma place était déjà définie avant même que je puisse prendre la parole. Je travaillais alors dans la fonction publique et j'avais parfois l'impression que mon rôle se limitait à exécuter.

J'avais besoin d'un espace qui m'appartienne, d'un endroit où je puisse m'exprimer librement.

Créer est devenu cet espace.

Les tissus et matières d'héritage africain


« Les textiles d'héritage africains possèdent une texture, une présence et une histoire. »

Black is Magic

Lorsque vous commencez une nouvelle création, par quoi tout commence ?

Par les yeux. Je regarde les tissus. Je les observe longtemps. Je me demande ce qu'ils pourraient devenir, ce qu'ils pourraient raconter.

Puis vient le toucher. J'ai besoin de sentir les matières. Les textiles d'héritage africains possèdent une texture, une présence et une histoire que je ne retrouve pas dans les matières synthétiques.

Ensuite, je fais beaucoup de recherches. Je ne veux pas concevoir pour concevoir. Je veux qu'une personne porte une histoire.

Chaque pièce doit avoir un sens. Avant même de dessiner un vêtement, je me pose toujours la même question : « Quelle histoire ai-je envie de raconter ? » Le vêtement vient seulement après.

Le sujet revient plusieurs fois au cours de notre échange. Chez Laétitia, une création ne commence jamais par un croquis.

Elle commence par une intention.

Black is Magic

Vous comparez la création à un accouchement… ?

Oui, parce qu'entre la première idée et la pièce terminée, il se passe énormément de choses.

Une intuition peut donner naissance à cinquante idées différentes. Il faut les laisser mûrir, chercher, explorer, parfois recommencer. Puis, à un moment, tout devient évident.

C'est cette étape que j'aime le plus : le chemin. Les échanges avec la personne. La recherche. La compréhension de son univers. Essayer de créer une pièce qui lui ressemble vraiment.

Laétitia Lanneau en création

« C'est cette étape que j'aime le plus : le chemin. »

Et puis il y a un autre moment que j'aime profondément. Celui où je lui dévoile enfin sa création. Je regarde son visage. Son regard. Son émotion.

Je vois qu'au-delà d'un vêtement, elle découvre une pièce qui porte du sens. Une pièce qui raconte quelque chose d'elle. Une pièce qui n'existe nulle part ailleurs.

C'est à cet instant que je comprends pourquoi je crée.

Au fil de ses mots, une chose apparaît avec évidence. La plus belle récompense de Laétitia n'est pas de terminer une création. C'est l'émotion silencieuse de celle ou celui qui la découvre.

Ce moment où un vêtement cesse d'être un simple objet pour devenir une part de soi.

Sans jamais le dire explicitement, elle décrit ce que beaucoup recherchent à travers la création : offrir bien plus qu'une pièce unique. Offrir une émotion. Offrir une histoire. Et parfois même, offrir une nouvelle manière de se regarder.

Black is Magic

Vous créez aussi pour des artistes. Comment entre-t-on dans leur univers sans imposer le sien ?

J'écoute énormément. Je pose beaucoup de questions.

En ce moment, je travaille sur une tenue pour une artiste camerounaise. Après notre premier échange, j'avais déjà des dizaines d'idées. Le plus difficile n'était pas d'en trouver, mais de choisir celle qui raconterait le mieux son histoire.

Je veux comprendre la personne. Son univers. Sa sensibilité. Ce qu'elle souhaite transmettre.

Je garde évidemment ma patte, mais je ne veux jamais que le vêtement parle davantage de moi que de celle qui le porte. Je crois que les personnes qui viennent vers moi sont déjà sensibles à mon univers. Nous nous rencontrons quelque part au milieu.


Black is Magic

Parmi toutes vos créations, y en a-t-il une qui vous touche plus particulièrement ?

Oui. Une veste en jean upcyclée.

J'aime le jean parce qu'il traverse les générations. Une veste peut appartenir à une mère, puis à sa fille. À un père, puis à son enfant. Elle continue de vivre. J'en ai créé une cinquantaine et aucune ne ressemble à une autre.

La veste en jean upcyclée, pièce emblématique de MOJA Origins

La veste en jean upcyclée — une histoire de transmission

Pour cette veste, je voulais raconter une histoire de transmission. Je l'ai associée à un tissu Wax. Pas simplement parce qu'il est beau, mais parce qu'il porte lui aussi une mémoire. On oublie souvent que son histoire est complexe, mais il est devenu un symbole fort en Afrique de l'Ouest. Il évoque aussi les Nana Benz, ces femmes entrepreneures qui ont bâti de véritables empires autour du commerce du Wax.

Le rouge s'est imposé naturellement. Il évoque la puissance. Les luttes. Les droits civiques. Il me faisait penser à Malcolm X.

Le dos de la veste : une femme de profil, la tête haute, coiffée d'un maré tèt
« Je voulais montrer une femme qui assume pleinement sa place. »

Au dos de la veste, j'ai représenté une femme de profil, la tête haute. Je voulais montrer une femme qui assume pleinement sa place. Elle porte un maré tèt, une coiffe qui rappelle l'histoire de femmes qui ont transformé une contrainte en symbole de dignité et d'élégance.

Pour moi, chaque détail devait raconter quelque chose.

À travers cette veste, on comprend que Laétitia ne compose pas seulement avec des tissus et des couleurs. Elle compose avec la mémoire.

Black is Magic

Votre marque s'appelle MOJA Origins. Pourquoi ce nom ?

Parce que les mots ont un sens.

« Moja » signifie « unité » en swahili. Je crois profondément que nous avons tout intérêt à avancer ensemble plutôt qu'à nous diviser.

« Origins », ce sont nos origines. Nos racines. Notre héritage. Tout ce qui nous construit.

MOJA Origins est née de cette envie de transmettre, tout en laissant à chacun la liberté d'écrire sa propre histoire.


Black is Magic

Si une jeune femme découvre aujourd'hui votre univers, quel message aimeriez-vous lui transmettre ?

Qu'elle a le droit d'être. Nous n'avons qu'une seule vie. Personne n'a le droit de nous empêcher d'exister pleinement.

J'aimerais dire aux femmes afrodescendantes que notre histoire ne se résume pas aux blessures qu'elle ont traversées. Nous portons en nous également l'histoire de royaumes et de civilisations organisées et l'on oublie souvent.

Il ne faut plus avoir peur de prendre sa place.

Il faut créer. S'exprimer. Oser. Et surtout… Être.
Une création MOJA Origins

MOJA Origins — porter un héritage, avancer la tête haute

Avant de nous quitter, Laétitia partage une dernière réflexion.

« Peu importe où l'on vit. Peu importe d'où l'on vient. Il faut se réaliser. Aujourd'hui, grâce au numérique, nous pouvons faire entendre notre voix partout. Il ne faut pas attendre d'être au bon endroit pour commencer. »

En refermant cette rencontre, une conviction demeure.

Les créations de MOJA Origins ne cherchent pas seulement à habiller. Elles invitent à renouer avec une histoire, à porter un héritage et à avancer, la tête haute, fidèle à ce que l'on est.

C'est peut-être cela, finalement, le véritable pouvoir de la création.

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