Regard d'expert: Comprendre sa peau avec le professeur Mahé

Regard d'expert: Comprendre sa peau avec le professeur Mahé

regard d'expert — Interview

Interview du professeur
Antoine Mahé

Repères

  • Médecin dermatologue et vénérologue 
  • Chef du service de dermatologie de l'Hôpital Louis Pasteur à Colmar
  • Président de la CME (Commission Médicale d'Établissement) des Hôpitaux civils de Colmar
  • Enseignant à l'université de Strasbourg

Professeur Mahé est un expert renommé dans le domaine de la dermatologie sur peau noire et médecine de la diversité.

A

Comprendre sa peau

1
Lorsque l'on parle couramment de « peau noire », que recouvre réellement cette expression d'un point de vue dermatologique ?

Les peaux dites "noires" ne sont pas réellement "noires", c'est un abus de langage mais tellement utilisé par le grand public et même dans le milieu médical qu'on peut l'admettre en tant qu'approximation. La couleur plus ou moins foncée de la peau dépend d'un pigment appelé mélanine, qui est synthétisé en plus ou moins grande quantité selon la génétique. Point important : il n'y pas qu'une seule "peau noire", car tous les intermédiaires existent entre les peaux les plus claires (roux) et les plus foncées. C'est pour toutes ces raisons qu'on préfère parler de "peaux dites noires" (au pluriel) que de "peau noire". Sur un plan médical, pour être plus scientifiquement juste, on parle de "peaux foncées". On peut noter que les peaux foncées les plus claires exposent aux même problèmes dermatologiques que les peaux les plus foncées (hyperpigmentation notamment).


2
Quelles sont les principales particularités des peaux fortement pigmentées qu'il est important de connaître pour mieux comprendre leur fonctionnement et leurs besoins ?

Je dirais qu'il y en a surtout deux : 1. Une tendance à l'hyperpigmentation en cas d'inflammation, à l'origine très souvent de "taches" pigmentées. 2. Une couche cornée plus visible du fait de la pigmentation épidermique sous-jacente, à l'origine d'un aspect parfois un peu terne de la peau, qui justifie pour des raisons esthétiques une hydratation optimale de la peau (par des crèmes).


3
Certaines maladies ou inflammations se manifestent-elles différemment sur une peau fortement pigmentée ? Quels signes peuvent être plus difficiles à reconnaître, aussi bien pour les patients que pour les professionnels de santé ?

Les troubles pigmentaires (en plus : hyperpigmentation, ou moins souvent en moins : hypochromie) sont particulièrement fréquents. Ces particularités ne sont pas forcément bien connues de tous les médecins, y compris les dermatologues, du fait d'un possible défaut de formation.

B

Prendre soin de sa peau sans lui nuire

4
Quelles sont les problématiques dermatologiques que vous rencontrez le plus fréquemment chez les personnes ayant une peau fortement pigmentée ?

Ce sont pour l'essentiel les mêmes affections que chez les sujets ayant une peau claire ("blanche") : acné, eczéma... Il n'y a pas vraiment de maladie spécifique des "peaux noires", même si les chéloïdes sont plus fréquentes. Une originalité concerne cependant la rareté des lésions cancéreuses ou précancéreuses cutanées en cas de peau foncée, d'autant plus que la peau est d'avantage foncée.


5
Les taches persistantes qui apparaissent après un bouton, une irritation ou une inflammation sont une préoccupation importante pour de nombreuses femmes. Comment peut-on les prévenir et à quel moment faut-il consulter ?

Le traitement de ces taches repose avant tout sur le traitement de leur cause : acné, eczéma... Il faut bien sûr éviter d'aggraver une dermatose par auto-manipulation, grattage excessif... Une protection contre la lumière visible, partie du spectre de la lumière entre les UV et les infrarouges, peut être utile. Ceci nécessite l'usage de crèmes solaires spécifiques dites : "anti-lumière bleue".


6
De nombreux gestes de soin sont transmis au sein des familles ou circulent sur les réseaux sociaux. Parmi ces pratiques, lesquelles peuvent être bénéfiques et lesquelles risquent, au contraire, de fragiliser la peau ?

L'hydratation de la peau par des crèmes plus ou moins grasses me semble tout à fait estimable. De même, les soins capillaires prônant un coiffage doux ainsi que des produits coiffants gras sont très utiles pour préserver les cheveux crépus du risque de cassure. Par contre, le recours à des ustensiles de toilette agressifs (gants de crin, pierre ponce ou équivalents, éponges végétales rugueuses...) sont à éviter car pouvant créer ou aggraver une tendance à la sécheresse de la peau. De même, le défrisage n'est pas une manœuvre saine pour les cheveux, surtout si répété sur le long terme.


7
Quels dangers peuvent représenter les produits éclaircissants, l'utilisation détournée de certains médicaments, les mélanges maison ou les soins trop agressifs ?
Alerte santé

Le détournement de médicaments n'est jamais une bonne chose. C'est particulièrement vrai lors des pratiques de dépigmentation cosmétique pratiquées à grande échelle dans certaines populations. Les composés utilisés à cet effet, notamment ceux à base de corticoïdes, sont particulièrement toxiques, sur le plan cutané (vergetures indélébiles, acnés sévères, infections de tous ordres...), voire systémique (hypertension, diabète...)

C

Être mieux comprise et mieux soignée

8
De nombreuses personnes disent avoir eu le sentiment que leur peau était mal comprise ou que leur problème avait été diagnostiqué tardivement. Quelles évolutions seraient nécessaires pour rendre la dermatologie véritablement plus inclusive ?

Effectivement cela peut malheureusement arriver. Il y a d'une part un déficit de formation chez une proportion non négligeable des dermatologues. Mais d'autre part, certains d'entre eux peuvent appréhender d'une façon exagérée les différences que j'ai évoquées concernant les "peaux noires", alors que, au prix d'une adaptation somme toute minime, on peut certainement résoudre la majorité des situations. Je défends vigoureusement l'idée que tout dermatologue doit être capable de ce "minimum".


9
La peau peut avoir une influence importante sur l'image de soi et la confiance, notamment lorsqu'une maladie laisse des taches ou des marques visibles. Cette dimension psychologique est-elle suffisamment prise en compte dans le parcours de soin ?

C'est une évidence, et les dermatologues sont habitués à tenir compte de ces répercussions psychologiques. Mais sans doute l'impact des hyperpigmentations n'est-il pas toujours pris en compte à sa juste valeur. C'est aussi aux patients de l'exprimer clairement.

Question de transmission

10
Quel message essentiel souhaiteriez-vous transmettre aux femmes afro descendantes pour les aider à mieux connaître leur peau, à la protéger et à consulter sans attendre lorsque cela est nécessaire ?

Message de transmission

Les conseils cosmétiques de base que j'ai évoqués positivement sont utiles. En cas de problème cutané, je pense qu'il faut avoir confiance dans le corps médical en général, même si ce sont sans doute en général les médecins formés le plus récemment qui seront à même de trouver une réponse adaptée, qui repose d'ailleurs avant tout, et je souhaiterais insister sur ce point, sur de l'empathie : c'est cette qualité d'écoute qu'il faut rechercher chez un médecin, qui le conduira de lui-même à combler ses éventuelles lacunes en "dermatologie sur les peaux noires". Bien sûr, comme dans tout domaine médical, un avis "ultra-spécialisé" peut s'avérer nécessaire. Mais les problèmes dermatologiques pour lesquels je suis par exemple régulièrement sollicités en tant que "spécialiste des peaux noires" sont en réalité souvent banals, et auraient pu être réglés en amont.

Black is Magic — Regard d'expert

Retour au blog

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant d'être publiés.